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Réédition de Cordes et Lames

La véritable histoire de Cordes et lames à l'occasion de la réédition de leurs disques

Cordes-et-lamesEn guise d'intro reprenons ce que le regretté Didier Roussin écrivait dans jazz swing journal (revue créée par l'ami Saussois) lors de la sortie du disque accordeon madness :  «je ne vous ai jamais causé en détail du groupe Cordes et lames et de ses deux fondateurs- j'en profite pour vous glisser deux trois mots- c'est une bonne première leçon de début de rentrée scolaire et une excellente révision pour les redoublants »

Cordes et lames

Les cordes c'est Dominique Cravic, les lames, Francis Varis; formé fin 1981 par les deux compères, le groupe démarre par un concert au CIM en 82; la section rythmique est composée de Richard Portier à la batterie et Patrice Caratini à la contrebasse; leurs succèderont, Jean-Claude Jouy pour la batterie, Yves Torchinsky, Hélène Labarrière et Pierre Maingourd à la contrebasse.
Né en 1946, le jeune Dominique Cravic, qui aime Brassens, Big Bill Broonzy et le jazz, commence la guitare en autodidacte; ado il joue dans les bals tout en se passionnant pour Baden Powell, Joao Gilberto ou Atahualpa Yupanqui; il suit ensuite une formation classique traditionnelle (conservatoire, maitrise de musicologie); Il entre dans le Chicot à bois sec, groupe zydeco-cajun dans lequel sévit un certain Francis Varis. En 1973, il rencontre Didier Roussin et forme Bluestory avec lui. Musicien complet, Dominique Cravic est un fin guitariste au swing élégant, un chanteur au timbre de voix très particulier, un compositeur de thèmes aux harmonies subtiles et un arrangeur délicat. » Dominique Cravic collectionne les amours et les rencontres musicales avec la passion méthodique d'un commandant Cousteau pour la protection des espèces menacées » lisait-on alors dans « 7 à paris »
Francis Varis joue de l'accordéon touches piano; c'est l'instrument roi de la musique folklorique polonaise, pays d'où sa mère est originaire; à l'adolescence il le troque pour l'orgue « plus propice aux méandres orgasmiques du rock'n roll et de la musique planante des années 70 « (D.Roussin). A l'atelier de recherches musicales du conservatoire de Montreuil (d'où sortiront Dominique Pifarély et Yves Torchinsky, notamment) où Varis apprend la percussion et le vibraphone, il reprend goût à l'accordéon en découvrant la musique contemporaine et la joie de l'improvisation. Après avoir flashé sur Clifton Chenier au Palace, il commence à jouer de l'accordéon zydéco au sein du Chicot à bois sec dans lequel on retrouve Dédé Roussin, Daniel Huck et un certain Cravic avec lequel il va fonder Cordes et lames, du nom d'un thème composé pour eux par le violoniste Dominique Pifarély.

Du Jazz à l'accordéon

Cordes et lames renoue avec une tradition bien française, fort célèbre avant-guerre, celle du mariage de l'accordéon et de la guitare. Si Cravic et Varis ressuscitent la formule en 82, ils lui injectent le sang neuf du jazz moderne. Varis arrache l'accordéon au ghetto du musette pour faire de la boite à frissons une formidable boite à jazz. Arrivé au jazz par le blues, Varis a du en quelque sorte réapprendre la technique de l'accordéon, notamment en travaillant les thèmes be bop; jouer du jazz sur un instrument inhabituel oblige à être créatif, à mettre au point des phrasés originaux.
Voilà comment Cravic présentait le premier disque dans jazzmag : «  quatre thèmes sont latins, d'un tempo de bossa assez classique (Cordes et lames) à une samba très moderne (la danse du chat) en passant par une compo latino-funky (latine), deux valses, celle de Roussin (Varis Orly) et une de Varis (sweet valse) qui réussissent une synthèse de musiques différentes. Dans la première le côté valse française avec des harmonies sophistiquées à la Bill Evans; dans la seconde, un thème un peu à la française (le climat de certains films de Carné) et un développement sur un blues mineur. ». Ajoutez-y deux standards, le très be bop Who killed Cock Robin de Freddie Redd et April in Paris de Tristano, un des maîtres à penser de Varis dans l'improvisation (« c'est une ligne très volubile exposée habituellement par deux saxes, Lee Konitz et Warne Marsh; c'était une sorte de gageure pour la guitare et l'accordéon « (D.Cravic;jazz mag juin 84), et voilà un premier disque intelligent et raffiné avec une mise en place impeccable de tous les instruments, dans lequel les deux fondateurs et co-leaders se complètent et s'imbriquent admirablement.

Les ricains débarquent

Cordes et lames a tout de suite passionné bon nombre de jazzmen américains, certains d'entre eux et non des moindres participeront même à l'aventure de ce quartet alors unique en son genre, le guitariste Tal Farlow en 83/84 (rien d'étonnant quand on sait que le légendaire guitariste ricain joua avec mat Matthews et Tommy Gumina), l'altiste Lee Konitz, régulièrement depuis l'album « médium rare » en 1986, et Kenny Kotwitz, accordéoniste légendaire de la côte Ouest des USA, disciple du grand Art Van Damme; tous trois ont eu plaisir à s 'associer à cette entreprise où l'originalité le dispute à l'intelligence.
Sur leur premier disque, Cordes et lames avait enregistré April compo de Tristano dont Lee Konitz a apprécié la version des frenchies; il a aimé l'album et s'est déclaré prêt à jouer avec eux; la fluidité et l'esprit d'aventure harmonique de Konitz ne pouvait trouver meilleur refuge. Sur les 10 titres du disque, 3 sont de Konitz et 4 de Cravic, un jazz élégant et mélodique aux thèmes légers et chantants, des atmosphères tranquilles qui évoquent des images (joli mariage de timbres entre le sax de Lee et l'accordéon de Varis, dont le son est parfois proche de celui d'un Toots Thielmans à l'harmonica); pour le reste 3 standards, Monk's mood, Crystal silence de Chick Coréa et Ezzthetic de G.Russell. Avec « médium rare » on retrouve la marque de fabrique de Cordes et lames : de jolies mélodies, de belles harmonies et des instrumentistes inspirés qui poétisent finement en laissant la musique respirer; une musique exigeante mais toujours accessible.

Cordes et lames : le contraire de la routine

Eté 85, Varis est en Californie; il fait la connaissance d'Art Van Damme et de Kenny Kotwitz à un congrès d'accordéonistes; le courant passe avec ce dernier et ils jouent ensemble. Dédé Roussin écrivait alors dans « jazz swing journal » : «le bonheur est entré dans leurs cœurs et Varis, transporté d'allégresse, est revenu des USA en marchant sur l'eau (ça lui a économisé l'avion ! ».  Automne 87, Varis est contacté par des musiciens de Genève pour un projet de tournée avec deux accordéonistes. Azzolla déclinant l'offre pour raisons de santé, Varis contacte alors Kenny; ils jouent en Suisse en décembre puis reviennent en France pour se produire avec Cordes et lames au grand complet; ils mettent aussi des titres en boite pour l'album « accordeon madness ». En mai 1988, Cravic se rend en Californie pour des concerts avec les Primitifs du futur (Roussin, Florence Dionneau, Crumb...); il a la bande d' »accordeon madness » sous le bras et termine l'enregistrement avec Kenny dans un studio d'Hollywood; le disque sort chez EPM en novembre 1988.
L'association de deux accordéonistes est peu courante en jazz; faisant preuve d'une belle connivence (cf leurs questions réponses sur Country trane), les deux s'épaulent, s'inspirent et produisent une musique métissée gorgée de swing, de lyrisme et d'élégance; à leurs côtés, des sidemen de luxe: Dédé Roussin, Jean-Marie Davis et Dominique Cravic bien sûr. Le répertoire éclectique alterne standards (le très apaisé lament d'Ellington, où chaque instrumentiste s'exprime longuement, privilégiant le climat et la sensibilité) et compos originales assez longues qui permettent à chacun de s'exprimer :deux de Kenny (le très enlevé Varis à Paris et le nerveux Northwest Highway co signé avec Art Van Damme) et 3 ou 4 de Cravic qui confirme ses talents de compositeur (cf Trois temps pour Laurent, For Leon and Lee (dédié au grand accordéoniste aveugle américain Léon Sash) ou le superbe Joao en hommage à Joao Gilberto). Bien boostés par une excellente rythmique (solidité et rondeur de la contrebasse, liberté du drumming), ça joue comme on dit. Amoureux de la démarche d'un Toots Thielmans, Varis recherche un phrasé, une certaine manière de tirer les notes et montre un feeling magnifique sur les ballades (cf JJ Johnson). C'est ce disque qui lui donnera l'idée de faire celui avec Bolo(Gnési).

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Francis Couvreux

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